Q : Quelles sont les
distinctions terminologiques à faire en matière de migrations ?
R : La première distinction à faire c'est entre migration interne à un pays et
migration internationale. La deuxième distinction à faire c'est entre la migration
volontaire et la migration involontaire, La migration volontaire c'est quant on a le choix
de partir ou de rester et la migration involontaire c'est quand, pour des raisons de
sécurité personnelles, par exemple en cas de conflits armés, les gens sont obligés de
se déplacer. Ceux qui se déplacent à l'intérieur d'un pays donné on les appelle des
personnes déplacées et ceux qui migrent involontairement à l'extérieur de leur pays on
les appelle des réfugiés au sens juridique du terme.
Q : Vous dites que le Maroc est un pays qui a toujours
joui d'une tradition d'asile ?
R : Oui le Maroc est une terre d'asile depuis toujours. J'ai évoqué cette
caractéristique de notre pays dans un article publié en anglais en 1995 sous le titre
"Ce Maroc pays d'asile depuis toujours". En fait, depuis l'antiquité le Maroc
n'a cessé de recevoir des flots de réfugiés. Ainsi au temps de la destruction du temple
de Salomon beaucoup de juifs persécutés ont pu se réfugier au Maroc. Les réfugiés une
fois parvenus au Maghreb, l'ancienne lfriquia, avaient la certitude d'être en sécurité,
hors de portée de persécutions. Après l'avènement de l'Islam il faut noter que le
premier Roi du Maroc islamisé est un réfugié qui avait fuit les persécutions des
Abbassides et a créé la dynastie idrisside. Il a été élu roi par la population qui
lui avait donné asile. On peut parler aussi du cas de la vague de persécutions contre
les Andalous après la reconquête de l'Espagne. Musulmans et juifs ont été accueillis
en tant que réfugiés au Maroc. La quatrième vague c'est celle des Espagnols fuyant la
persécution du franquisme dont certains nationalistes réfugiés au Nord du Maroc.
La guerre froide aussi a fait que le Maroc a pu donner |
asile à un certain nombre de ressortissants des ex-pays
de l'Est. C'étaient surtout des intellectuels qui ont fuit les persécutions des régimes
socialistes et auxquels le Maroc a donné asile. D'autre part le Maroc est l'un des rares
pays arabes et l'un des premiers pays africains à avoir adopté une législation
nationale sur les réfugiés dès 1956. Dans cette législation il a crée un bureau
marocain pour les réfugiés et apatrides qui se trouvent aux Affaires Étrangères
Q : Mais qu'en est-il de la migration actuelle vers le
Maroc ?
R: Le Maroc reçoit aujourd'hui un certain nombre de réfugiés dont la plupart sont des
Subsahariens qui ont l'intention de migrer vers le Nord de la Méditerranée. Beaucoup ne
parviennent pas à migrer clandestinement et restent au Maroc. Il y a même des
mariages mixtes entre Marocains et subsahariens.Il y a aussi le mouvement en sens inverse,
c'est-à-dire des Marocains qui émigrent ou veulent émigrer pour des raisons surtout
économiques. Contrairement aux subsahariens pour lesquels l'émigration est due
principalement aux conflits armés et aux violations des Droits de l'Homme. D'un autre
côté, on sait que les Marocains ont une tradition de voyageurs. N'oublions pas qu'Ibn
Battouta est Marocain. Nous sommes parmi les rares pays où les nationaux sont partout
présents dans le monde et forment une certaine diaspora. C'est pour cela que nous voulons
dans le cadre de la Chaire de l'UNESCO "Migration et Droits de l'Homme"
effectuer avec certains de nos partenaires une étude pour connaître ces Marocains, quels
sont leurs droits et comment ils voient le Maroc à partir du pays d'accueil. C'est ainsi
que nous voulons organiser une rencontre internationale sur la diaspora marocaine.
Q : Dans votre livre d'aucuns pourraient s'interroger
sur le choix d'une enquête dans un pays comme le Soudan ? |
R : Après la guerre du Golfe une
confusion était créée où l'on associait les violations des Droits de l'Homme avec
l'Islam, comme aujourd'hui après le 11 septembre on associe islam et terrorisme.
J'en ai fait personnellement l'expérience en novembre 2001 à Naples. C'était le mois de
Ramadan, Le restaurateur de l'hôtel où j'étais descendue me dit « On ne vous voit
plus au petit déjeuner, ni au déjeune ». Il me trouvait très sympathique tant que
je ne portais pas le voile et que je parlais anglais. Mais quand je lui ai fait comprendre
que j'étais musulmane et que je jeûnais il a paru sidéré et s'est exclamé: "Ah!
Vous êtes une Ben Laden ! ». C'était la même chose avec la guerre du Golf.
J'étais révoltée car chaque fois que j'annonçais que j'étais musulmane il y avait
confusion entre les violations des Droits de l'Homme et Islam surtout chez les
Anglosaxons.C'est pourquoi j'ai décidé d'effectuer ce travail d'enquête au Soudan. J'ai
choisi le Soudan parce que ce pays pratiquait la Charia et avait une réputation chez les
Occidentaux à tel point que quand on dit Soudan cela veut dire mutilations (couper les
mains des voleurs, par exemple) et donc violation des Droits de l'Homme. J'ai voulu
démontrer comment dans la conception de l'asile en Islam il y a un aspect plus
humanitaire que les droits modernes. Cet ouvrage qui a pris cinq ans pour être écrit a
été précédé par un article « Coran, Sunna et droit d'asile " article
écrit en 1993. C'était initialement une conférence donnée par moi à Genève à
l'occasion du 50ème anniversaire de la Convention internationale sur le statut des
réfugiés de 1951. Le titre de la conférence était « Asile en Islam, un
véritable droit de l'homme, droit de l'individu ». Les gens qui ne connaissaient
pas l'Islam ont pu ouvrir de grands yeux d'étonnement. Dans le Coran, il y a ce verset
décisif « Si l'un des incroyants te demande asile donne-le lui ».
|
Evidemment, cette tradition de l'asile, on la trouve aussi
dans la tradition africaine animiste et aussi la tradition judéo - chrétienne. Toutes
des traditions d'hospitalité.
Q : Vous êtes titulaire de la Chaire de l'UNESCO
« Migration et Droits humains". De quoi s'agit-il ?
R : La Chaire « Migration et Droits Humains " ayant son siège à la Faculté
de Droit de Casablanca a été créée suite à un accord signé entre le ministre de
l'Enseignement supérieur, le Recteur de l'Université Hassan II, Casa-A:in Chok et le
Directeur Général de l'UNESCO et il s'agit de la seule institution de ce type dans le
monde. Elle émane d'un réseau de jumelage entre universités du Nord et universités du
Sud. Lorigine de l'idée provient de l'Université d'Oxford. Grâce à elle, des
cours sont dispensés et des recherches dans le domaine de la migration sont effectuées.
En plus de l'Université Casa-Aïn Chok, sont partenaires l'Université d'Oxford,
l'Université Américaine du Caire, les Universités Yarmouk de Jordanie, Najah de Pales-
tine, malheureusement détruite, en plus, de Western Cape en Afrique du Sud. Au cours de
la dernière réunion à Casablanca en avril dernier d'autres universités ont proposé
leur adhésion à savoir l'Université Américaine de Beyrouth, les Universités de
Madrid, Valence et de Macédoine en Grèce.
Q : Qu'en est-il de la migration féminine ?
R : Au niveau du Centre de Recherche et d'Etudes sur les Droits Humains et Migration
de l'Université Casa-Ain Chok, nous nous sommes intéressés à la migration en
général. Depuis l'année 1999, nous avons lancé un programme doctoral car Casablanca
aspire à se spécialiser dans le domaine de la migration féminine. A l'occasion de la
Journée mondiale de la femme et depuis 2000, nous avons pris l'habitude d'organiser des
rencontres pour célébrer cette journée. Ainsi, en mars 2001, nous avions organisé une
rencontre sous le |
thème « Petite fille et migration ». En 2002,
à l'occasion du lancement des activités de la Chaire UNESCO « Migration et Droits
Humains », nous avions organisé une rencontre internationale sur la migration des
femmes et.droits humains. C'était aussi l'occasion de lancer l'idée de constitution d'un
réseau international dans le domaine des études et des recherches sur la migration
féminine, réseau qui n'existe à ce jour nulle part dans le monde. Casablanca, avec ses
partenaires, voudrait le créer d'autant plus que nous avons beaucoup de Marocaines qui
suivent leur familles, ou des Marocaines qui émigrent seules soit pour raison de travail
ou études. Il y a parmi ces femmes beaucoup d'intellectuelles. Nous voulons travailler
sur la diaspora marocaine mais en même temps sur ce côté qui a été négligé pendant
longtemps à savoir la migration des femmes marocaines. Durant la dernière conférence
qui s'est tenue le 26 et 27 avril, nous avons fait une déclaration surtout pour le
soutien des femmes palestiniennes réfugiées. Notre objectif, c'est de travailler sur le
cas des femmes réfugiées ou émigrées bien qu'en général, on puisse considérer que
les femmes n'émigrent pas volontairement. Sur la population émigrée marocaine, les
femmes constituent actuellement environ 30 %. Nous n'avons pas beaucoup de statistiques.
Nous ne savons pas combien parmi elles s'installent définitivement, ce qu'elles font.
Tout ce qu'on sait, c'est certaines parmi elles, comme c'est le cas à Milan (Italie),
sont très exploitées dans des réseaux de trafics humains et nous voudrions connaître
leurs conditions, leurs droits et pourquoi elles émigrent. Nous avons constaté qu'en,
effet, il y a très peu d'intérêt à cette question d'émigration des femmes en
général bien que les femmes émigrées involontairement constituent 80 % de réfugiés
dans le monde.
Propos recueillis par S.A. |